Une croix – Discours du 1er août d’Oskar Freysinger à Savièse
Chers concitoyens,
Si des martiens sont occupés à nous observer depuis l’espace, en ce premier août, ils se demandent certainement pourquoi tous les petits bonshommes de notre minuscule pays sont en train de mettre le feu à leurs montagnes, un peu partout. En penchant l’oreille, ils peuvent même les entendre chanter, ces joyeux incendiaires, et sentir des volutes de ferveur monter jusqu’à eux.
Les martiens n’y comprennent rien.
Ils doivent être fous, ces Helvètes, se disent-ils, pour occuper ainsi la nuit et l’allumer à chaque clairière, chaque place, chaque bout de champ disponible. Certes, le spectacle est joli, vu d’en haut, c’est comme une nouvelle étoile qui tenterait de naître en rassemblant une armée de flammèches pour former un feu de joie intersidéral, un astre de lumière visible des confins du néant.
Mais la raison de cette ferveur incandescente leur échappe.
Ils voient bien des drapeaux accrochés aux maisons et aux arbres, mais ne comprennent rien à ce symbole blanc sur fond rouge, une sorte de signal routier qui semble indiquer des intersections même là où il n’y a pas de routes.
Ils ne comprennent décidément rien à notre emblème national, les martiens.
C’est vrai qu’à première vue, ce n’est pas bien folichon, une croix.
D’autres pays se contentent de bandes de couleurs, pour faire simple, bleu blanc rouge, par exemple, ou rouge blanc rouge.
Nous, c’est une croix qui nous représente.
Vous allez me dire que cela n’a pas de grande importance, que cette croix est un peu là par hasard.
Pour ma part, je ne crois pas au hasard. J’ai appris, tout au long de ma vie, à respecter les symboles, car sous leur apparence souvent anodine, ils cachent des vérités profondes.
Ainsi en est-il de notre croix suisse.
D’ailleurs, même les plus fervents adhérents à l’UE ne trouvent désormais plus notre symbole national ringard, à l’approche des élections, et se rassemblent au cœur de la croix, sur la clairière mythique du premier serment, pour chanter des cantiques accompagnés de bien plus de trois cloches.
Certains rappeurs, cependant, dont les pensées sont aussi courtes que leur poil ras et qui crachent dans la soupe sur la place fédérale, trouveront mièvres les émotions provoquées par la croix suisse. Ils parleront de nationalisme, de patriotisme suranné, décrétant l’homme planétaire, le citoyen du monde libéré de ses entraves, de ses vues étroites, de sa citoyenneté nationale étriquée.
Ce qu’ils n’ont pas compris, ces esprits soit disant éclairés, c’est que celui qui vient de nulle part ne va nulle part.
Tout être humain vient d’un hameau, d’un village, d’un quartier, d’un canton, d’une province, d’un pays. Ce n’est pas à des Saviésans qu’il est nécessaire d’expliquer cela ! Tout être humain a des racines tissées d’émotions qui le rattachent aux paysages qui ont suscité ses premières découvertes, ses premiers émois. C’est le point d’ancrage, la ligne de départ qui lui confère la stabilité pour voyager vers d’autres points d’ancrage, d’autres cultures, d’autres mondes.
En ce sens, la croix suisse symbolise un paysage émotionnel indispensable, au croisement des chemins de vie. En définissant une identité forte, unique au monde comme l’est, d’ailleurs, chaque être humain, elle représente une promesse de devenir. Sans identité, pas de devenir, sans racines, pas de personnalité. L’homme sans ancrage dérive sur la mer de l’anonymat, se noie dans l’océan de l’indistinct. La seule montagne qu’il escaladera sera celle de tous les hamburgers qu’il aura ingurgités sans plaisir, la seule profondeur qu’il conquerra sera celle d’une canette de coca cola.
Voilà pourquoi il est nécessaire de respecter sa propre identité en prenant soin des symboles qui l’expriment.
L’emblème que nous célébrons ce soir et pour lequel nous nous battons, représente un équilibre unique des forces. Le blanc immaculé de la croix, expression de notre désir de pureté et d’innocence, s’y confronte à la couleur rouge symbolisant les énergies vitales, le sang qui coule dans nos veines, l’amour, mais aussi la souffrance.
Lorsque notre pays porte secours aux autres, le symbole est inversé, la croix aspire toute la souffrance du monde et devient rouge afin de permettre à l’innocence de se redéployer tout autour d’elle sur les terres frappées de malheur.
Quant à la forme de la croix, elle définit notre espace intérieur, donne des contours à notre spiritualité. C’est elle qui représente l’âme de l’homme et du pays qui l’a vu naître. Car avant d’être une tache sur une carte ou une frontière tracée à l’encre noire, tout pays est surtout un espace intérieur. N’étaient les contours de la croix, le rouge submergerait tout, l’âme se dissoudrait et l’identité se perdrait.
Mais il y a plus encore :
Les deux branches se croisant dans le symbole christique qui a façonné notre terre chrétienne représentent l’éternel antagonisme entre l’horizontalité de la vie matérielle inscrite dans l’espace et le temps, et la verticalité suggérant l’élévation, la transcendance, la résurrection. Au croisement entre ces deux réalités se tient l’homme, se tient la vie humaine et la souffrance à laquelle le rédempteur a donné une dimension d’espoir. C’est aussi ce que notre pays nous fait voir tous les jours à travers la confrontation entre l’horizontalité de la plaine du Rhône et la verticalité des cimes majestueuses.
Combien de fois sommes nous montés là-haut, près du ciel, pour contempler l’écoulement du temps dans les eaux vertes du fleuve tout en bas. Grâce à la hauteur conquise, nous avons compris que si l’eau change sans cesse et s’enfuit comme les instants de bonheur ou de souffrance, c’est toujours le même fleuve qui la porte de la source à la mer. Si nous étions restés en bas, dans l’horizontalité des choses du monde, nous n’en aurions pas pris conscience et le cours du fleuve nous eut semblé sans espoir, car nous n’y aurions vu que la fuite de l’instant éphémère.
Désormais, grâce à la dimension verticale, nous savons que rien ne se perd dans le cycle immuable de la vie.
Mais redescendons un peu dans la société humaine, car plus prosaïquement, les deux branches de la croix symbolisent aussi une organisation politique unique au monde.
Tous les pays de la terre connaissent la séparation horizontale entre les pouvoirs juridique, exécutif et législatif.
La Suisse, elle, y a ajouté, à travers le fédéralisme, une dimension verticale de séparation des pouvoirs entre l’Etat confédéral, les cantons, les communes et a même osé le prolongement ultime de ce pouvoir vers le peuple souverain, par la démocratie directe.
Tout cela est basé sur de savants équilibres symbolisés par les deux branches de la croix qui se contrebalancent et sont maintenus par le citoyen responsable accomplissant son devoir et le citoyen soldat défendant sa patrie. Ils sont maintenus par nous tous, dans notre quotidien, tant que nous aurons foi en notre pays, nos institutions et surtout foi en nous-mêmes.
Mais l’équilibre de la croix s’exprime également par ses branches qui sont au nombre de quatre à l’intérieur d’un carré. Ce carré n’est pas fermé, car chaque branche de la croix renvoie aux quatre coins cardinaux, aux quatre éléments, aux quatre saisons. Le cœur de la croix suisse représente ainsi l’élan initial vers la découverte de l’espace énorme qu’il y a autour, mais dont toutes les lignes finissent par se croiser au point de départ qui est également le point d’arrivée de toute aspiration humaine, l’homme lui-même, dans sa fragilité et sa grandeur.
Voilà pourquoi ce symbole souvent négligé, ces dernières années, ne mérite pas de finir à la poubelle, comme le suggèrent certaines cartes postales qui sont en vente au kiosque de la Planta. En jetant la croix, c’est notre humanité que nous jetons.
Chers amis, celui qui refuse de porter sa croix refuse d’assumer son destin. Il fuit devant ce qui le rattrapera au plus tard le jour de sa mort. Porter sa croix avec courage et volonté, c’est finalement le meilleur moyen pour éviter de se prendre des étoiles filantes en plaine figure.
C’est simple, une croix.
C’est constitué de deux lignes qui se croisent dans le présent et indiquent l’infini.
Et là où elles se croisent, il y a nous.
Il y a la Suisse.
Il y a un type d’ouverture à nul autre pareil, puisqu’il nous ouvre le ciel.
D’autres s’amusent à ouvrir la terre pour y enterrer leurs espoirs et en extraire du pétrole.
Nous, c’est du côté du ciel qu’on gratte, car avec ces hautes montagnes, tout autour, on ne peut s’échapper que vers le haut.
Chers amis, la Suisse est solide, mais depuis quelques années, beaucoup de ses citoyens veulent se convaincre de sa faiblesse. Or, un pays est toujours aussi fort que la foi que ses citoyens ont en lui et aussi faible que les doutes qu’ils nourrissent à son égard. Un pays est façonné d’espoir, un pays, c’est plus qu’un espace confiné entre des frontières, c’est un état d’esprit, un sentiment de communauté, une source d’inspiration, un pays, c’est fait de racines profondes, c’est un espace intérieur.
Un pays, ça se nourrit dans le cœur, ça se préserve par la volonté.
Et ça se défend par la foi qui, pour une fois, respecte trop nos montagnes pour les déplacer.
Un pays, c’est le reflet de ce que nous sommes.
En prenant soin de lui, c’est de nous-mêmes que nous prenons soin.
Et en prenant soin de notre âme, c’est de tout le pays que nous prenons soin.
C’est inséparable et quelque chose de très fort, cette union entre l’homme et sa terre.
Lui cracher au visage, à ce lopin de terre qui nous porte, ne peut pas porter bonheur, car c’est comme si nous nous crachions dessus nous-mêmes.
Gardons notre salive pour de plus nobles causes.
Pour chanter nos amours, notre fierté d’être d’un coin de terre à nul autre pareil, pour transmettre notre héritage à nos descendants.
Chers amis !
Partout, en Suisse et en Valais, des gens se lèvent et désirent se battre pour la pérennité de notre petit pays. Ils sont de plus en plus nombreux à refuser la forfaiture, la perte progressive de leurs droits démocratiques au nom de principes qui n’ont d’universel que leur intolérance pour l’individualité et la diversité.
Donnons à ces hommes et ces femmes la possibilité de défendre la société à laquelle nous croyons. Ces combattants ne seront grands et vaillants que par notre volonté, ils ne tiendront qu’à travers la force démocratique que nous leur transmettrons. Le moment est venu d’agir et de dire à tous ceux qui croient être à l’étroit, dans la liberté confédérale, que l’esclavagisme à l’échelle européenne et planétaire n’est pas une alternative crédible.
Les tentatives vont s’accentuer, ces prochaines années, qui cherchent à nous déposséder de notre droit de résistance démocratique pour mieux nous dépouiller de nos ressources, en particulier l’hydroélectricité et l’eau potable, au profit des grandes mégalopoles qui se moquent de la survie de quelques attardés dans les régions périphériques que sont nos vallées alpines.
Cers concitoyens, refusons d’échanger, comme dans les années soixante, la table en mélèze centenaire, taillée à la main, contre un mobilier en formica bon marché et périssable !
Résistons en nous déplaçant aux urnes, faisons notre révolution démocratique, tant que nous en avons encore la possibilité, tout en prenant conscience qu’en une seule année, un citoyen Suisse vote plus souvent qu’un sujet britannique durant toute sa vie.
Chères concitoyennes, chers concitoyens !
On dit souvent que la Suisse est petite, en comparaison de ses voisins !
Essayez, un seul instant, de l’imaginer dépliée, mise à plat comme les vastes étendues alentour, elle serait aussi grande que la moitié de la France.
Si la Suisse est un pays qui fronce les sourcils rocailleux de ses alpes, c’est qu’elle ne peut se contenter d’être une surface plate. Ce qu’elle a en plus, c’est une dimension de verticalité, de profondeur.
À travers cette troisième dimension, à travers la profondeur de ses abîmes et la hauteur de ses cimes, notre petit pays devient un espace métaphysique, une porte privilégiée vers l’absolu.
Pour mieux comprendre cela, il faut être monté là-haut, sur ces géants enneigés, sur ces rochers qui griffent le ciel à chaque nouveau lever du soleil. Il faut s’être cogné la tête contre ce ciel tellement pur et si proche, ce ciel si présent, qu’il vous laisse à jamais des bleus dans l’âme, lorsque vous redescendez vers le monde des humains.
J’aime ce pays, parce qu’il est à l’image de la vie, fait de hauts et de bas, parce qu’il s’élève en s’érodant, parce que c’est dans ses vallées sauvages que mes yeux ont appris à voir au-delà de l’horizon et que mes pieds m’ont, dès le premier jour, porté au-delà des cimes, pour franchir les limites du réel.
Mes sœurs et mes frères dans l’âme, ce pays vaut la peine qu’on s’engage pour lui. Car en le regardant bien, ce pays, c’est l’image de vous-mêmes que vous contemplez !
En le défendant, c’est votre âme immortelle que vous sauvez !
Vive la patrie !
Oskar Freysinger
(Discours prononcé à la Fête nationale organisée par la Commune et la SD de Savièse aux Mayens de la Zour)












