Lors du premier train de sanctions décidé par l’OTAN à l’encontre de la Russie après l’éclatement du conflit armé en Ukraine en 2014, la Suisse s’était encore limitée « à ne pas vouloir servir à contourner les sanctions », sans les reprendre directement. C’était déjà une entorse à la Constitution Suisse dont les articles 173 a/185 al.1 stipulent que le gouvernement Suisse doit veiller au maintien de la neutralité (perpétuelle et armée reconnue depuis 1815).

Sur le site internet du DFAE, les contours de la neutralité Suisse sont définis comme suit : « La Suisse donne à sa neutralité une orientation humanitaire et pacifique, conforme à sa tradition en matière de bons offices et d’aide humanitaire. Elle aménage sa neutralité compte tenu des besoins de la solidarité internationale, en la mettant au service du maintien de la paix et de la prospérité. »

Dès le moment où le but avoué des nouvelles sanctions de l’OTAN prononcées contre la Russie est de mener une « guerre économique » à ce pays afin de précipiter son effondrement et que ces mêmes sanctions mettent en péril l’économie même de ceux qui les ont imprudemment prononcées, on peine à comprendre comment la Suisse, en les reprenant, pourrait mettre sa neutralité « au service du maintien de la paix et de la prospérité ».

Lorsque les pays de l’OTAN, sans mandat onusien et en contradiction totale avec le droit international, ont bombardé l’Ex-Yougoslavie, en 1999, aucune sanction fut prononcée contre les agresseurs. La Suisse s’empressa même de reconnaître l’indépendance du Kosovo, et aucune sanction fut prononcée contre elle pour cette infraction au droit international.

Ceci apporte la preuve que les sanctions économiques sont un outil de pression, un instrument de la « Machtpolitik » (politique de puissance, de force) aux mains de coalitions de pays ou de puissances ayant des intérêts géopolitiques convergents. La morale ne sert que de paravent, dans cette affaire, car les droits humains ne sont jamais bafoués où il n’y a aucun os à ronger. Lors du bombardement de la Serbie, en 1999, la Russie était trop faible pour sanctionner qui que ce soit. En effet, la sanction ne va pas sans la force, c’est un acte de contrainte violent qui, de plus, est dénué de toute base légale s’il n’est pas légitimé par l’ONU. La sanction est l’arme du plus fort (ou de celui qui croit être le plus fort) contre le plus faible. On ne verra par exemple jamais le Liechtenstein sanctionner les USA.

Dans le contexte actuel, cependant, on serait tenté de dire que si la force fait la sanction, la sanction, elle, fait la faiblesse, tant les sanctions récentes se retournent contre leurs initiateurs, Suisse comprise.
Quant aux « smart » sanctions, elles ne sont pas plus « smart » que le « power » peut être « soft » dans le contexte international. De manière arbitraire et contrevenant aux principes de droit les plus élémentaires, elles dépossèdent de leurs biens des personnes physiques, sans qu’il y ait eu une procédure judiciaire préalable ou une condamnation. Les personnes ainsi sanctionnées individuellement n’ont d’autre défaut que d’être les ressortissants d’un pays qui ne se plie pas à la loi du prétendument plus fort. Même en temps de guerre on n’était jusqu’à présent jamais allé jusque-là.

Depuis la deuxième guerre mondiale, les USA, forts de leur position hégémonique, ont usé et abusé de sanctions contre de multiples pays qu’ils ont, souvent, abondamment arrosé de bombes, en violant au passage le droit international : Vietnam, Chili, Nicaragua, Cuba, Ex-Yougoslavie, Irak, Afghanistan, Géorgie, Libye, Yémen, Syrie et j’en passe. Or, aucune sanction, jamais, ne fut prononcée contre les USA. Le sommet de l’hypocrisie fut atteint lorsque le prix Nobel de la paix fut accordé à Barak Obama, qui fit bombarder en toute illégalité six pays en 2016.

Comment, dès lors, la Suisse peut-elle sacrifier sa neutralité en participant à des sanctions partisanes, aléatoires et contraires au droit international ?
Mais ce n’est pas tout : le Conseil Fédéral devrait avoir à l’esprit que le droit international protège surtout les petits, car les grands n’en ont pas besoin, raison pour laquelle ils le bafouent si allègrement. Or, en participant à des moyens de pression illégaux, plus ou moins imposés par une grande puissance contre une autre, la Suisse affaiblit le droit international qui est censé la protéger.

D’autre part, l’impartialité qu’implique la neutralité a jusqu’à présent souvent permis à la Suisse d’offrir efficacement ses bons offices et d’être très active, tant sur le terrain humanitaire que dans le domaine diplomatique. En prenant actuellement fait et cause pour un camp en sanctionnant l’autre, la Suisse se prive de sa neutralité, sa meilleure arme pour apaiser les esprits et les souffrances dans un monde devenu fou. Quel gâchis !

Si encore c’était utile, mais ce n’est même pas le cas.

Car s’il était facile aux USA d’écraser économiquement et militairement un pays comme l’Irak, c’est une tout autre paire de manches avec la Russie, puissance nucléaire regorgeant de matières premières, épaulée par la Chine et soutenue par les non-alignés ainsi que toutes les anciennes victimes des USA. Même les Saoudiens ont choisi de ne pas se mettre à dos les Russes et refusent d’accéder à la demande des USA et de leurs alliés d’augmenter leur production de pétrole. C’est dire.
Les cadavres qu’ont laissé derrière eux les USA durant leur période hégémonique vont peu à peu se muer en spectres vengeurs. Or, ces spectres n’épargneront pas les alliés d’Oncle Sam, dont la Suisse fait hélas partie, désormais.

Si notre pays, après une retenue initiale salutaire, a fini par emboîter le pas de l’OTAN, c’est évidemment par crainte de représailles de la part de l’ex-hégémon américain qui, bien qu’étant désormais un géant aux pieds d’argile, représente encore un potentiel de nuisance considérable pour la place financière Suisse. Par la reprise du train de sanctions, la petite Helvétie s’est soumise au pouvoir de la puissance qui a le plus nui au système bancaire Suisse, ces dernières décennies, et punit désormais le pays qui ne lui a jamais causé aucun tort depuis la chute du mur de Berlin. Tout ceci par crainte d’un Empire sur le déclin ! Or, des alternatives existent ou se mettent en place désormais, car les rapports de force sont en train de changer fondamentalement.

Pour une Suisse cherchant à multiplier ses relations multilatérales dans un monde devenu multipolaire, la neutralité est d’une importance capitale. Or, notre gouvernement vient de la sacrifier par lâcheté, veulerie ou incompétence. Les citoyens risquent d’en subir les conséquences dans un avenir proche, car à trop fricoter avec un camp, on s’attire inévitablement les foudres de l’autre. Ceci est d’autant plus grave que la Russie est en passe de créer, avec la Chine et ses autres alliés, un nouveau système économique qui, a terme, sonnera le glas du « new world order » cher au « deep state » américain.

Oskar Freysinger
Ancien conseiller d’État et conseiller national